Le chamboulement généré par le Covid-19 n’est pas sans générer bien sûr inquiétudes et tensions également pour l’activité des entreprises. Dominique Chargé, président de La Coopération agricole, et Antoine Pissier, président de la FNA, la Fédération du négoce agricole, nous livrent leur état des lieux.

Même si sur le terrain agricole, l’activité bat son plein avec la reprise des travaux au champ, accompagnée sans faille par les coopératives et négoces, des inquiétudes se profilent en toile de fond. « Des tensions vont survenir dans les filières et dans notre capacité à enlever la production et à la valoriser selon les objectifs fixés, avance Dominique Chargé. Avec l’arrêt de la restauration hors domicile et le ralentissement de l’export, nous en sommes à l’évaluation des difficultés dans les différentes filières. »

Inquiétudes en lait et viande ruminants

Ainsi, la filière laitière doit affronter le pic de production printanier qui tombe dans un contexte où la demande est ralentie. La surdemande en GMS ne compense ni la RHF ni le ralentissement à l’export. « Le lait n’est plus bien valorisé, des arrêts de collecte s’opèrent. Un appel à la modération de la production est lancé », ajoute le président de LCA.

L’interprofession laitière, dont la branche lait de LCA, demande ainsi à la Commission européenne l’autorisation de mettre en place pour le mois d’avril un fonds de solidarité exceptionnel de 10 M€ (tiré de la trésorerie du Cniel) qui pourra indemniser tout éleveur dans son effort de limitation de production.

En viande, l’inquiétude est vive pour le segment des agneaux et des chevreaux avec l’annulation des fêtes de Pâques en famille. Il est question d’avoir recours au stockage privé. Tout comme en veau de boucherie et aussi en viande bovine, où la consommation se reporte sur les steaks hachés « qu’il va falloir revaloriser ».

Plus de sérénité en céréales et volaille

En revanche, la volaille, sur-demandée également en GMS, souffre moins de l’arrêt de la RHD qui emploie surtout des produits importés, sauf en canard qui va devoir être aussi stocké.

Côté céréales, « nous observons plutôt une accélération de la sortie des silos », affirme Dominique Chargé. La meunerie fonctionne bien, avec au bout de la chaîne, un report de consommation constaté sur le pain de mie (+ 100 %).

15 % d’absentéisme dans les usines

Cependant, l’absentéisme qui est passé à 15 % au niveau des unités de production agroalimentaires oblige à fonctionner en mode dégradé. Aussi, une campagne de recrutement vient d’être lancée via la plateforme Mobilisationemploi mise en ligne ce jeudi 2 avril et qui rassemble à ce jour plus de 9 000 offres d’emploi sur les secteurs prioritaires : agriculture et agroalimentaire, santé, logistique et transport, aide à domicile, énergie, télécommunication.

D’autre part, Dominique Chargé est en discussion avec la DGER pour « mobiliser les étudiants au niveau des usines de production, et aussi des exploitations agricoles ou encore des GMS ».

Toutefois, côté activité agricole des coops ou négoces, on arrive encore à gérer les effectifs entre le télétravail, les mesures de prévention mises en place pour ceux qui sont sur les sites et des TC qui peuvent faire seuls les tours de plaine. Le président de la FNA, Antoine Pissier, salue d’ailleurs « l’implication des salariés ».

Hausse des coûts de transport

Selon lui, les difficultés soulignées relèvent davantage de l’incohérence entre « les annonces médiatiques et les précisions des textes » et de l’acheminement du courrier avec des blocages dans les centres de tri. « Comme beaucoup de règlements se font encore par chèque, la situation risque d’impacter les trésoreries des entreprises », estime le président de la FNA qui souligne, par ailleurs, « l’explosion des coûts en transport ».

« S’il y a une grosse activité au niveau des ports, il est plus compliqué de trouver des camions disponibles pour des destinations hors portuaires, explique Antoine Pissier. Et comme les carrières sont fermées, un morceau de la chaîne est amputé, donc il faut payer l’aller-retour, ce qui peut doubler les prix. Mais mes contrats m’engagent, il faut livrer. »

Dominique Chargé souligne aussi ces tensions liées aux retours à vide des camions qui vont « impacter des trésoreries déjà exsangues ». Et il a fait en sorte, lors de la réunion de crise quotidienne avec les ministères, de « demander la remise en route du fret ferroviaire à l’arrêt la semaine dernière ». Par ailleurs, au niveau intracommunautaire, afin de fluidifier le transport alimentaire, une voie verte est créée.

Un rythme d’études des dossiers trop lent

Il est également souhaité une meilleure fluidité financière, que cela soit au niveau de l’assurance-crédit, avec une baisse de la notation de certaines entreprises par les assureurs (une caution de l’État est en cours de demande), ou au niveau du traitement des dossiers, dont « le rythme d’études est trop lent, remarque Dominique Chargé. Tout un arsenal de mesures économiques est proposé avec des ministres très à l’écoute et réactifs. Mais c’est le rythme auquel cet arsenal peut être déployé qui inquiète. »

Hélène Laurandel et Marion Coisne