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Dossier Ces entreprises qui y croient

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Coopératives et négoces démarrent, timidement ou de manière plus affirmée, quelques initiatives qui ne manqueront pas de faire bouger les lignes.

Agriculture régénératrice. Les OS adoptent le terme du bout des lèvres. Difficile de le revendiquer quand le terme ACS est encore privilégié sur le terrain, où l’on s’interroge sur ce concept à la mode. Il est vrai que c’est l’aval qui tire les ficelles, avec son lot de suspicion de greenwashing. Pour l’instant, le sujet irradie doucement chez les coops et négoces, qui voient bien néanmoins que cela peut être un moyen de valoriser l’agriculture de conservation tout en sortant de sa posture parfois dogmatique, et de fédérer différents maillons d’une filière. Embarqués par les géants de l’agroalimentaire, quelques gros faiseurs tels Carré, Euralis, Noriap (p. 32), Oxyane (p. 31), Soufflet, Unéal ou Vivescia sont déjà dans le coup, de manière plus ou moins revendiquée, mais accélèrent depuis quelques mois. Les autres attendent de voir. Les négociants, par exemple, sont pragmatiques. « Ils sont prêts à y aller… S’il y a des débouchés », nous soufflait François Gibon, le délégué général de la FNA, en marge de la récente conférence Agridées dédiée à cette thématique. À l’image de Traitaphyt, qui mène une expérimentation pour « construire l’agriculture de demain » (ci-dessous).

Des milliers d’hectares en transition

Quelques démarches d’envergure sont néanmoins en cours. En Bretagne, le Fonds Carbone Livelihoods souhaite convertir 11 000 ha en dix ans à des pratiques agricoles régénératrices, et séquestrer sur cette période 140 000 t de CO2. Mené en partenariat avec la Région, la chambre d’agriculture régionale et l’association Sols d’Armorique (les OS ne sont pas impliqués directement), le projet « Sols de Bretagne » permettra d’accompagner une centaine d’agriculteurs dans cette transition. Ils bénéficieront d’un financement de 80 €/ha pendant cinq ans puis, à hauteur de 46 €/ha sur les cinq années suivantes. De son côté, le pôle de compétitivité Agri Sud-Ouest Innovation vise 15 000 à 30 000 ha en Occitanie et Nouvelle-Aquitaine via son programme Solnovo (p. 30). Encore plus ambitieux, le collectif Sols vivants, piloté par Earthworm, et auquel appartiennent Nestlé, McCain ou Bonduelle et un certain nombre de coops et négoces, vise à l’horizon 2025 plus de 1 500 agriculteurs accompagnés sur plus de 100 000 ha. Quant à l’association PADV, elle chaperonne un certain nombre de projets collectifs (Agrognon, Cultures d’industries sur sol vivant) ou des partenariats plus ciblés tels Soufflet-Pasquier ou Euralis-Pernod Ricard. La coopérative du Sud-Ouest vient en effet de s’engager dans la production de plus de 6 000 t de maïs grain issu de l’agriculture régénératrice pour la production de whisky par Irish Distiller (filiale de Pernod-Ricard). Pour la campagne 2022, une vingtaine de maïsiculteurs bénéficient d’une prime allant de 5 à 15 €/t en fonction des critères définis par le référentiel PADV. « À moyen terme, l’objectif est de capitaliser sur ces techniques de production pour développer les filières végétales », prévient-on chez Euralis. Chez Soufflet Agriculture, on commence aussi à parler d’agriculture régénératrice : « Historiquement, on parlait d’ACS, mais les deux termes cohabitent désormais, note Philippe Vincent, directeur des filières. C’est plus selon les interlocuteurs. Par exemple, nous avons une filière ACS avec Pasquier, qui rémunère très bien les agriculteurs et les OS, et nous travaillons à la mise en place d’une filière agriculture régénérative avec Nestlé. L’essentiel est d’être capable d’amener aux agriculteurs des éléments de sécurisation du revenu : au moins compenser leurs efforts, voire améliorer leur rémunération. Ce qui signifie négocier avec les acheteurs le contenu et la valeur des cahiers des charges. » Au lieu de se les faire imposer.

Un foisonnement de petits projets

Les fournisseurs ne sont pas en reste, comme Gaïago qui vient de lancer un programme de revitalisation des sols dans lequel les agriculteurs, via la distribution agricole, sont rémunérés pour le stockage de carbone qui en résulte. Timac Agro s’inscrit aussi dans la dynamique dans le cadre du campus Hectar où le fabricant accompagnera vingt start-up dans le domaine de l’agriculture régénératrice.

« Il y a une multitude d’initiatives en ce moment, mais l’enjeu est d’additionner les solutions », observe Valérie Frapier, directrice RSE de Vivescia, coopérative qui trace sa route dans l’agriculture bas carbone. « Ce moteur de l’agriculture régénératrice résiliente peut être une source de création de valeur pour les agriculteurs, à condition de créer des filières pour lesquelles le marché accepte de payer. Nous réfléchissons à des projets concrets de massification, efficients, soutenables financièrement, cohérents avec les projets entrepreneuriaux des agriculteurs et mesurables par des indicateurs de progrès. »

L’agriculture régénératrice, ce n’est en effet encore souvent que des initiatives pilotes ou de portée limitée. Et « ce n’est pas juste avec des projets d’une dizaine d’agriculteurs qu’on va y arriver », accueille avec scepticisme un acteur du carbone. « Les grandes entreprises sont en train de faire la preuve de concept et de communiquer autour, mais le basculement d’échelle n’est pas fait, confirme le professeur d’université Bertrand Valiorgue. On est dans un moment d’entre-deux. »

Réussir le changement d’échelle

Pourtant, comme le rappelait la directrice de PADV, Anne Trombini, lors d’une conférence sur la thématique organisée par Bioline au Sia, « le changement de modèle agricole, c’est maintenant ou jamais. On est au pied du mur. » Même si le consentement à payer des consommateurs n’est pas là ? « Ce n’est pas forcément cela qui oriente les changements », balaye Claudine Foucherot, de l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE). « Il ne faut pas rechercher une validation sociétale pour mettre en œuvre une transition, appuie le politologue Eddy Fougier. Ce qui n’empêche pas le devoir de pédagogie : rester pragmatique sans rentrer dans le débat idéologique. » « Ainsi, le rôle des coops et négoces est crucial dans la construction du nouveau modèle économique et la massification, reprend Anne Trombini. Ils connaissent les territoires, ils vont pouvoir bâtir des solutions spécifiques dans le contexte local. S’ils ne sont pas au cœur du dispositif, il ne va rien se passer. » Édouard Lanckriet (Bioline) plaide d’ailleurs pour « une stratégie de réindustralisation » car « une vraie transition bas carbone à grande échelle implique une valorisation à travers des outils de transformation sur les territoires ».

La mise en dynamique va nécessiter aussi de faire monter en compétences les techniciens. Des programmes de formation sont déjà en place. Reste que « les moteurs de cette transformation vers cette agriculture d’élite, ce sont d’abord les agriculteurs qui ont avant tout besoin d’échanges », tempère Michel Dubois, expert en sciences de l’agriculture à UniLaSalle. Et comme le souligne Anne Trombini, « ceux qui vont plus vite vont mieux y arriver, mais le risque d’échec est plus grand ».

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Un essai inédit au niveau des fermes Étamines
Une centaine de fournisseurs et membres d’Actura ont pu découvrir mi-juin cet essai innovant de Traitaphyt.P. BIDAUT, © P. BIDAUT

Traitaphyt, négoce du Loiret appartenant désormais au groupe Issipa, pilote cette année un essai sur l’agriculture régénératrice au niveau de la ferme Étamines Île-de-France. Il s’agit d’une initiative inédite sur l’ensemble du dispositif d’expérimentation du réseau Actura. Différents couverts multi-espèces (entre une et sept) ont été testés et détruits en quadrillage de plusieurs manières (passage de disques, broyage, rouleaux Cambridge…). Les mesures portent sur le rendement final d’une orge de printemps (non encore connu à ce jour) et le nombre de ray-grass au m2, qui constitue une problématique locale forte. « Sur ce critère, un mélange de trois espèces paraît le plus performant », informe Paul Bidaut, cogérant du groupe familial. Il est vraisemblable que Traitaphyt conduise dès cette campagne un essai sur une parcelle de blé semée en dérobé dans les couverts les plus probants. Avec à la clé la mesure d’indicateurs un peu plus poussés sur la vie du sol, le taux de matière organique, etc. « L’agriculture régénératrice est un terme que nos équipes et nos clients, surtout les avant-gardistes, utilisent de plus en plus », justifie-t-il. Avec en ligne de mire, « construire l’agriculture de demain ».

Solnovo : 9 coops et 2 négoces sur les rangs
r.fourreaux, © r.fourreaux

Le pôle de compétitivité Agri Sud-Ouest Innovation (ASOI) est en train de lancer, à destination des structures accompagnant les agriculteurs, le programme Solnovo pour accélérer en Nouvelle-Aquitaine et Occitanie la transition vers l’agriculture régénératrice et démontrer la capacité de celle-ci à séquestrer du carbone. L’initiative séduit visiblement puisque 29 structures animant des collectifs d’agriculteurs (9 coops, 2 négoces, 6 chambres, 6 groupements d’agriculteurs, 5 entreprises et une interprofession) ont répondu à l’appel à manifestation d’intérêt présenté par ASOI. Pauline Avila, en charge du projet Solnovo (photo), souligne : « La majorité des dossiers sont en grandes cultures et viticulture, et portent sur l’intégration de couverts végétaux, la limitation du travail du sol ou l’agro/vitiforesterie. Certains d’entre eux sont seulement à l’état de réflexion, d’autres déjà bien avancés. »

Cet AMI servira à calibrer un appel à projets qui sera ouvert en septembre et sera une porte d’entrée pour intégrer Solnovo, constitué d’un programme de formation des agriculteurs et des conseillers, de ressources et d’outils (tel qu’une cartographie d’acteurs susceptibles d’accompagner ces collectifs) pour faciliter le déploiement des projets sur le terrain, d’un encadrement scientifique et d’un accès à des acteurs privés mobilisés pour les soutenir financièrement, en partie à travers le marché volontaire du carbone.

Pendant cinq ans, 10 à 15 projets de transition devraient être menés, réunissant chacun entre 15 et 30 agriculteurs. Cela couvrirait entre 15 000 et 30 000 ha dans les régions Occitanie et Nouvelle-Aquitaine (cofinanceurs du programme avec l’Ademe). « Ce sera le projet le plus important en la matière dans le Sud-Ouest, et probablement au niveau national », s’enthousiasme Pierre Compère, en charge du développement des entreprises chez ASOI.

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