Auteur de « Refonder l’agriculture à l’heure de l’Anthropocène », Bertrand Valiorgue présente l’agriculture régénératrice comme une des solutions aux défis du XXIe siècle pour à la fois nourrir les hommes et réparer la Terre.

L’agriculture régénératrice, est-ce un concept marketing ?

Il est vrai que l’agriculture régénératrice est aujourd’hui portée par des multinationales. Font-elles du marketing ou, pire, du greenwashing ? La réponse est non. Qu’il soit sincère ou pas, il y a un vrai engagement autour. Et pour cause : on voit apparaître la multiplication des procès pour inaction climatique qui concernent les entreprises émettrices de CO2. Les grands donneurs d’ordre font face à une pression juridique, sociétale, actionnariale telle qu’ils ne peuvent pas ne pas réagir. Ils sont obligés de prouver qu’ils apportent des réponses pour réduire leurs émissions de GES. C’est pourquoi on voit une augmentation considérable de leurs engagements en matière d’agriculture régénératrice. Ils ne font pas que cela pour éviter des procès climatiques mais, en arrière-plan, ils ont parfaitement conscience qu’ils risquent d’être rattrapés par des mouvements juridiques et sociaux qui peuvent coûter cher, financièrement et en termes d’image.

C’est donc selon vous une voie inévitable ?

Il y a également un changement de paradigme qui nous condamne à l’agriculture régénératrice, à cause des niveaux de concentration de CO2 dans l’atmosphère jamais atteints. Pour respecter les accords de Paris, il ne faut pas dépasser 450 ppm de CO2 dans l’atmosphère en fin de siècle. La trajectoire actuelle nous mène à plus de 1 000 ppm et donc + 4 °C. Cela signifie en France plus de 80 jours à plus de 30 °C. Autant dire qu’on n’élèverait plus d’animaux et on ne ferait plus rien pousser dans ces conditions climatiques. Le premier secteur fragilisé par ces épisodes caniculaires, c’est bien évidemment le monde agricole, qui doit proposer des solutions pour tenir le double objectif de l’adaptation et de l’atténuation.

Il faut bien comprendre que l’adaptation de l’agriculture au changement climatique, c’est beaucoup plus que la résilience. C’est la mise en dynamique générale des pratiques et des connaissances agricoles que nous avons aujourd’hui. On ne fera pas de miracles, des zones agricoles vont tout simplement disparaître en France, mais il faut arriver à prendre le virage de l’adaptation pour limiter les dégâts. Tout ça converge vers le concept ombrelle d’agriculture régénératrice, que l’on pourrait appeler aussi agriculture de conservation, ou agriculture à impact, qui permet d’agréger un ensemble d’initiatives en train d’émerger, en cherchant un impact positif sur quatre ressources indispensables (eau, air, biodiversité et sol). Le sol est un élément essentiel de l’adaptation au changement climatique, mais on peut aller et on ira sur d’autres composantes en s’orientant vers une agriculture régénératrice qui va travailler la question de l’eau et de la biodiversité.

Comment cette trajectoire va-t-elle influencer les stratégies des coops et négoces ?

Elle va indéniablement structurer les équipes terrain et les initiatives des coopératives et négoces car les solutions à mettre en œuvre se situent à l’échelle des cours de ferme. Les solutions et le développement de cette agriculture à impact vont nécessiter un accompagnement au plus près des structures agricoles. Dans cette configuration, les coops et les négoces se retrouveront en première ligne. À l’exception de quelques pionniers, il est évident que ces acteurs sont aujourd’hui dans l’expectative et qu’ils n’ont pas basculé dans une trajectoire d’adaptation au changement climatique. Il y a une prise de conscience du sujet et des initiatives, mais pas de vision stratégique ni de projets fédérateurs.

Je suis convaincu que plus ces entreprises se lanceront tôt, plus elles élaboreront des avantages concurrentiels et des propositions de valeur différenciantes. Elles ne doivent pas attendre de voir redescendre des cahiers des charges qui seront imposés par les grands donneurs d’ordre. Il y a bien évidemment la question de la valorisation et de la prise de risque, je ne dis pas que c’est facile, mais cela ne peut en aucun cas constituer des arguments en faveur de l’inaction.

Il faut aussi faire preuve d’imagination en faisant bouger la fiscalité et en s’appuyant sur des outils financiers qui pourront financer la transition vers l’agriculture régénératrice. Cela impose aussi un changement de paradigme pour le monde de la coopération et du négoce agricole qui doit s’ouvrir à d’autres partenaires et engager des projets stratégiques en bâtissant de nouveaux écosystèmes.

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BERTRAND VALIORGUE, professeur en stratégie et gouvernance des entreprises à l’EM Lyon, R. Fourreaux © R. Fourreaux