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Dossier Une valeur ajoutée à créer

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Une valeur ajoutée à créer
PADV

Comment construire un modèle économique viable pour tous les acteurs impliqués ? Et notamment faire en sorte que ce business profite effectivement aux agriculteurs ?

Les coûts et bénéfices de la toute jeune agriculture régénératrice ne sont pas encore bien connus. Ils sont en cours de construction par les parties prenantes du mouvement (instituts de recherche, associations, think tank, cabinets de conseil…). « Des premiers résultats montrent une perte de revenu et des investissements lourds pour l’agriculteur les premières années, avant un retour des rendements sous l’effet de l’agriculture régénératrice cinq à six ans après », souligne Paoula Miegemolle, d’Agrosolutions.

Normal donc que les agriculteurs ayant déjà entendu parler de l’agriculture régénératrice soient partagés sur le fait qu’elle leur permette de mettre du beurre dans les épinards. Malgré tout, selon notre sondage (p. 23), 41 % y voient quand même une source potentielle de revenus complémentaires. « Il y en a qui améliorent leur EBE, car en revoyant l’ensemble du système, logiquement on doit réduire l’appro, et en optimisant les coûts de production, on fait des économies de charge, commente Pierre-Antoine Brunel, chez Noriap. A contrario, il y en a qui gagnent moins bien leur vie. Dans tous les systèmes, il y a de la variabilité, et les transitions, c’est long à mettre en place. » Autour de cinq ans pour ce type d’agriculture.

Fiabiliser la finance carbone

« L’agriculteur qui s’engage dans cette transition, c’est un peu un funambule sans filet car s’il se plante, c’est lui qui prend les coups », reconnaît Bastien Sachet, de la fondation Earthworm.

« C’est pourquoi accompagner cette période par du financement de carbone stocké permettrait d’atténuer ce risque », estime Cédric Cabanes, président du pôle Agri Sud-Ouest Innovation.

Les agriculteurs pourront initier une valorisation via les applications compatibles avec le label bas carbone, un cadre public mis en place en 2019 pour chiffrer les tonnes de CO2 évitées ou stockées dans une optique de valorisation. Même s’il s’avère fastidieux de réaliser un diagnostic complet et mesurer l’impact de certains leviers. « En l’état, c’est un outil de greenwashing aux impacts délétères pour le climat et la biodiversité », dénonce le Réseau action climat, évoquant un stockage uniquement temporaire, un volet biodiversité laissé de côté et, surtout, un mécanisme ne répondant pas à l’enjeu climatique. Justement, pour parler d’une seule voix et fiabiliser le dispositif, l’association Climate agriculture alliance vient de se structurer autour de neuf start-up actrices de la finance carbone. Sa priorité est en effet d’éviter le double comptage des tonnes de carbone séquestré.

Sachant que les crédits carbone, c’est un moyen supplémentaire, mais ce n’est pas ce qui va financer l’ensemble de la transition agricole, s’accordent les experts. Une valorisation complémentaire pourra être apportée par les primes filières des industriels, généralement autour de 10 €/t. Sont-elles suffisantes ? Peut-être pour les pionniers, surtout si elles sont démultipliées sur l’ensemble des productions, ce qui n’est pas encore vraiment le cas. Mais sans doute pas pour les agriculteurs qui n’ont pas encore engagé la transition.

Des référentiels à homogénéiser

L’idéal serait aussi de faire converger les différents cahiers des charges qui se recoupent aujourd’hui sur ce socle d’agriculture régénératrice. « Plus les cahiers des charges pourront être homogènes, le mieux ce sera pour les gérer en amont, acquiesce Mickaël Pourcelot, d’Agrosolutions. Que les industriels se mettent autour de la table et construisent un cahier des charges commun, c’est un peu la clé, même si c’est complexe pour l’instant. » Car cela signifie pour ceux ne s’approvisionnant que sur une seule culture de la rotation, d’entamer une réflexion globale à l’échelle de l’exploitation agricole. Et ces projets multi-acteurs peuvent prendre du temps par la recherche de consensus. Mais l’agriculture régénératrice pour « rééchanger et reconstruire l’ensemble », Bertrand Morand, responsable filières et partenariats chez Système U, y croit beaucoup. « Le problème de la valorisation vient souvent du fait qu’on fait porter sur un seul produit tous les coûts. Alors que trouver des partenaires qui parlent le même langage permet d’explorer d’autres débouchés », estime-t-il en citant le projet agroécologique en production d’alliacées, Agrognon, engagé il y a deux ans avec la région Centre-Val de Loire, les coopératives BCO, Axéréal et Cristal Union, l’Esa d’Angers, la chambre d’agriculture du Loiret et PADV.

Bref, les acteurs gravitant autour de l’agriculture régénératrice explorent aujourd’hui des pistes pour faire en sorte que l’agriculteur qui prend le risque soit sécurisé pour faire cette transition. Une autre question est de savoir comment décupler la valeur créée en jouant l’additionalité. Sachant que le consommateur ne va pas tout payer et que les industriels eux-mêmes ne prennent pas le risque à ce stade de jouer la carte du marketing, de crainte de faire des fausses promesses.

« Tout le monde évoque le carbone, les services écosystémiques, je veux bien », interpellait Thomas Rabant, cofondateur de ReGeneration, le 9 juin, lors de la conférence suivant l’AG d’Agridées, qui portait sur l’agriculture régénératrice. « Mais qui va financer à la place de l’agriculteur pour lui permettre de franchir le cap de ce changement de modèle ? Qui est la contrepartie qui va réellement apporter de l’argent, au bon moment et en quantité suffisante, en face de ces services écosystémiques ? La seule façon de résoudre l’équation est d’associer tout l’écosystème à la valorisation de ces services écosystémiques pour accélérer le financement de cette transition et mieux la faire reconnaître auprès de la société (lire ci-dessous). »

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Le problème de la valorisation vient souvent du fait qu’on fait porter sur un seul produit tous les coûts., PADV © PADV
Les contrats filière préférés aux crédits carbone
Les exploitations en ACS sont celles qui s’approchent le plus de la neutralité carbone, mais ne sont pas celles qui génèrent le plus de crédits carbone., Sébastien Champion © Sébastien Champion

Si les transitions engendrent des coûts non négligeables, la valorisation potentielle de ces efforts via des crédits carbone provoque déception et interrogation. C’est en tout cas ce qui ressortait de la conférence sur l’agriculture bas carbone organisée par le pôle Terrasolis, à Reims, le 22 mars dernier. « Nous en sommes à l’évaluation théorique du coût de ces transitions et d’une possible compensation, fait savoir Armand Gandon, chef de projet bas carbone chez Vivescia. Le coût est parfois supérieur à la rémunération carbone potentielle. »

Les exploitations ayant de grands changements à opérer pour s’orienter vers une production bas carbone sont celles pour qui les crédits carbone seraient la solution la plus rémunératrice car, ici, c’est un progrès qui est mesuré et récompensé. Celles ayant déjà un très bon bilan carbone pourraient espérer voir leurs efforts rémunérés plutôt via une prime filière. « Les exploitations en ACS sont celles qui s’approchent le plus de la neutralité carbone, mais ne sont pas celles qui génèrent le plus de crédits carbone, confirme Pierre-Antoine Brunel, TC en ACS chez Noriap. Plusieurs de nos clients nous ayant contacté pour établir un cahier des charges bas carbone, j’ai orienté les exploitations proches de la neutralité vers des contrats filière pour obtenir une meilleure rémunération. » Sachant qu’une contractualisation à cinq ans pour l’obtention de crédits carbone n’est pas simple à gérer.

« En cinq ans, l’exploitation évolue beaucoup et nous n’avons aucune visibilité sur le prix à venir du crédit carbone, souligne Philippe Vincent, directeur des filières chez Soufflet Agriculture. Valoriser ces démarches carbone via les filières est plus facile, car nous pouvons construire des itinéraires techniques bas carbone pour une culture donnée, chiffrer son coût et ensuite vendre ce cahier des charges à un industriel intéressé, sans devoir mesurer la performance carbone globale comme c’est le cas pour obtenir des crédits carbone. On le fait déjà pour la filière biocarburants en colza et en tournesol. En 2020, 15 % de nos colzas étaient bas GES, ce qui a permis une rémunération supplémentaire de 20 €/t pour l’agriculteur. »

Chantal Urvoy

Trois mécanismes de financement originaux

1. Un fonds à impact. La multinationale Unilever, l’assureur Axa et le groupe de gestion d’actifs alternatifs Tikehau sont en train de créer « un fonds de private equity à impact » de 300 M€ dédié à l’investissement dans des projets et des entreprises œuvrant pour la transition vers une agriculture régénératrice. Ce fonds vise une taille cible d’un milliard d’euros.

2. Des prêts avantageux. McCain, le Crédit agricole et le Gappi (800 producteurs de pommes de terre pour l’industrie) ont signé un accord permettant d’octroyer, dès cette campagne, des prêts bancaires à des conditions avantageuses aux agriculteurs qui collaborent de façon exclusive avec McCain et à ceux qui seraient amenés à le faire. Avec une enveloppe globale allant jusqu’à 40 M€, ils pourront bénéficier de prêts à taux préférentiel (intérêts remboursés par McCain), sans frais de dossier et sans devoir fournir de garantie. Cette solution de financement s’intègre dans un dispositif plus large, un « package transition », encadré par un contrat spécifique, et qui comprend un engagement long terme (6 ans), une prime de 5 €/t pour rémunérer la prise de risque, et un accompagnement technique.

3. Un produit d’investissement. Considérant que les cinq premières années de transition sont critiques, l’entreprise à mission ReGeneration a imaginé un produit d’investissement qui permet de rapatrier au profit de l’agriculteur les 2/3 de la valeur future des services écosystémiques. « Le sous-jacent est une série d’externalités que nous valorisons, en premier lieu le stockage du carbone, mais un carbone qui prend en compte d’autres paramètres (rétention de l’eau, biodiversité…) afin de mieux le positionner », détaille son président, Thomas Rabant (ex-Limagrain). Ouvert aux entreprises, particuliers et institutions dès septembre, il valorisera à l’avance les résultats, mesurés, de cette agriculture régénératrice. « En s’engageant pour dix ans, sans coût ni investissement, l’agriculteur bénéficie d’un préfinancement de 100 €/ha/an les cinq premières années, et d’un accompagnement agronomique sur la base d’un forfait de 50 €/ha », ajoute-t-il. 5 000 ha sont déjà dans les tuyaux.

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