Les participants au Paris Grain Day, évènement organisé par Agritel le 1er février dernier, étaient peut-être venus pour entendre des bonnes nouvelles sur les marchés des grains. Leurs espoirs ont vite été douchés, aussi bien pour les oléagineux que pour les céréales. C'est l'illustre analyste russe Andrey Sizov, directeur du cabinet SovEcon, qui a refroidi l'ambiance en confirmant un niveau record de semis de céréales d'hiver à 18,2 Mha en Russie, et en annonçant un potentiel de production de blé à 80 Mt, proche du record de 2017 ! « La Russie va avoir une très bonne récolte l'année prochaine et beaucoup de blé pour les exportations. Nous sommes très optimistes. » Une prévision bien sûr sous réserve d'accident climatique, mais qui a fait son effet. Il a d'ailleurs jugé prudente l'estimation d'exportation de son ministère de l'Agriculture pour cette campagne de 42 Mt de grain, alors que 30 Mt avaient déjà été exportées fin janvier.

Alors que les autorités russes sont entrées en négociation avec l'Arabie saoudite et l'Algérie pour y exporter du blé, Andrey Sizov pense que « le blé russe va bientôt concourir pour les appels d'offres en Arabie saoudite et que, d'ici le mois de décembre, il y aura du blé russe expédié vers l'Algérie ». Ce qui ne serait pas une bonne nouvelle pour la France. « Si l'Algérie laisse entrer le blé russe, c'est tout le système français d'exportation qui va changer », jure Stéphane Bernhard, chez InVivo Trading.

Autre ambiance aux États-Unis, où « nous nous attendons à une baisse de 500 000 acres (200 000 ha) de blé d'hiver, par rapport à l'an dernier, en raison d'un automne trop froid et trop humide », selon Dan Cekander, analyste chez DC Analysis. La plus grosse incertitude provient des négociations en cours entre les États-Unis et la Chine qui pourraient déboucher, à l'issue de la guerre commerciale, sur l'achat de plusieurs millions de tonnes de blé et de maïs américains par l'empire du Milieu. « Cela pourrait fortement tendre les bilans américains. Si cela se produit, une hausse des cours du blé autour des 6 $/boisseau est envisageable sur la nouvelle campagne. »

« L'importation chinoise de maïs devrait être supérieure à 3 Mt en 2019, voire 6 à 7 Mt s'il y a un accord conclu avec les États-Unis », confirme Renault Quach, de Donlink International. Il fait état d'un déficit qui va se creuser dans les 2-3 ans à venir, puisque la production chinoise de maïs va au mieux stagner et que, hormis cette année marquée par la fièvre porcine, la demande va continuer à croître, portée par la hausse de la consommation d'éthanol en carburant. Par ailleurs, informe-t-il, en raison d'une enquête antidumping sur l'orge australienne dont l'issue ne devrait être connue que dans six mois, toutes les importations sont bloquées. De quoi engendrer des opportunités commerciales pour l'orge française en 2019...

Les experts peuvent essayer de prévoir tant bien que mal, c'est la météo qui sera décisive comme chaque année. Isaac Hankes, analyste en météorologie chez Refinitiv, dont 64 % des prévisions se sont révélées exactes il y a un an, ne voit pas de tendances particulières émerger en Europe. Aux États-Unis, il entrevoit un temps chaud et sec qui serait favorable au blé d'hiver au printemps, mais moins en été. En Amérique du Sud, les modèles annoncent un temps froid puis des conditions favorables en Argentine, mais de la chaleur et de la sécheresse au Brésil au printemps, lors de la 2e récolte de maïs (Safrinha). En mer Noire, un printemps chaud et humide serait avantageux, mais il serait contrebalancé par une fin de cycle chaude et sèche plus préjudiciable. De quoi balayer les prévisions d'une récolte russe de blé à 80 Mt ? Invités à donner leur sentiment de marché sur un boîtier électronique, les participants se sont montrés plutôt pessimistes, et n'ont guère vu un cours du blé Euronext après-moisson au-dessus des 200 €/t, voire des 180 €/t.

Renaud Fourreaux