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À l’épreuve du conflit ukrainien

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À l’épreuve du conflit ukrainien

Après avoir été bousculé par la crise sanitaire du Covid pendant deux ans, le commerce des grains est confronté à un choc géopolitique majeur, qui menace la sécurité alimentaire de nombreux pays importateurs.Par Renaud Fourreaux

Au-delà du drame humain innommable, la guerre que mène la Russie en Ukraine a mis en lumière la dépendance mondiale du commerce des grains à ces deux pays.

Ainsi, au début du conflit, d’après les estimations diverses, il restait à exporter pour la campagne 2021-2022, côté russe, 12 Mt de blé, 3 Mt de maïs et 1 Mt d’orge. Alors que Moscou est soumis à de fortes sanctions pour entraver le commerce, les exportateurs font état de difficultés à accéder à une logistique maritime qui fonctionne. Même si une partie de la marchandise arrive à sortir par des moyens détournés.

15 Mt de maïs non exporté

Du côté ukrainien, la récolte de grains a été record en 2021, et ce sont près de 6 à 7 Mt de blé (dont la moitié de blé meunier), 0,5 à 1 Mt d’orge, 1 à 1,5 Mt d’oléagineux et 15 à 18 Mt de maïs qui resteront bloqués sur place. En tout cas, c’est certain pour le blé, Kiev en ayant interdit l’export afin de servir de réserve pour le marché intérieur. Pour le reste, il ne faut pas s’attendre à des miracles.

La logistique ukrainienne à l’export est de fait très affaiblie. Les ports maritimes sont bloqués depuis le 25 février et des infrastructures sont détruites (comme le terminal de Bunge, à Mykolaiv). Seuls les petits ports fluviaux situés sur le Danube (Izmaïl, Reni) fonctionnent en chargeant des barges à destination de Constanţa (Roumanie), mais avec un triplement du coût de mise à fob. L’Ukraine peut s’appuyer à la marge sur la route et la voie ferrée, mais celle-ci est aussi difficilement praticable et peut « au mieux exporter 18 000 t par jour, soit 7 % de la capacité maritime journalière », précisait Jean-François Lépy, de Soufflet Négoce, lors de la matinée export d’Intercéréales qui s’est tenue le 23 mars, à Paris. En effet, l’écartement des rails diffère entre l’Ukraine et l’UE. Il faut transvaser ou changer d’essieux, ce qui génère un engorgement conséquent aux frontières de l’Ukraine. Tous modes confondus, ce ne serait donc pas plus de 30 000 t de grains par jour qui pourraient être exportées et 1 Mt/mois (contre 6 Mt en temps normal par la seule voie maritime), selon FranceAgriMer. « Au mieux, cela ferait 1,5 Mt de maïs d’ici la fin de campagne », estime Jean-François Lépy. En attendant, les échanges sont complètement bousculés, avec un maïs brésilien très sollicité.

Émeutes de la faim

Certes, l’Argentine et l’Australie ont réalisé de très bonnes récoltes pour compenser en partie, mais « ce qui est une certitude, assure Jean-François Lépy, c’est que la Méditerranée du Sud, le Moyen-Orient, l’Afrique de l’Est, et dans une moindre mesure l’Afrique de l’Ouest, ne pourront pas se passer des céréales russo-ukrainiennes. »

La menace sur la sécurité alimentaire est réelle et le spectre des émeutes de la faim de 2008 plane. Sachant qu’à l’époque, elles avaient eu lieu avec un cours du blé à 250 €/t. Il se situe depuis plusieurs semaines au-delà des 350 €/t. Une vente de blé français a même été effectuée vers l’Égypte à 494 $/t, un record historique. Ce pays est d’ailleurs l’un des plus dépendants aux blés de la mer Noire. Roland Guiragossian, d’Intercéréales, y évoque une « situation de crise à court terme avec des stocks qui n’étaient qu’à 1-1,5 Mt au début du conflit ». Sur les cinq dernières années, les importations d’Ukraine et de Russie ont représenté 75 % des achats du GASC et 90 % des achats des opérateurs privés. « Le gouvernement égyptien mise à court terme sur une prochaine collecte à 6 Mt (au lieu de 3,6 Mt) et, à moyen terme, sur la mise en culture de superficies supplémentaires et un plan de développement des capacités de stockage. »

Autre pays en première ligne, la Tunisie, où l’Ukraine détient chaque année entre 50 et 80 % de parts de marché. « Dans le discours politique tout va bien, mais dans la réalité c’est différent, rapporte son collègue Yann Lebeau. Le climat social est extrêmement tendu. Des boulangeries commencent à fermer par manque de farine. Et les besoins sont toujours aussi importants pour la prochaine campagne même si la récolte locale à venir semble correcte. » Le Maroc, dont l’approvisionnement en blé dépend à 30 % de l’Ukraine et de la Russie, est également concerné. « Jusqu’à la fin de campagne, ça devrait passer, les stocks étant confortables, indique-t-il. Mais la grave sécheresse actuelle va générer des importations maximales la campagne prochaine. » En Afrique subsaharienne, la Russie est en moyenne à 30 % de parts de marché, l’Ukraine à 10 %. « Par exemple, au Mali, trois des six moulins principaux sont à l’arrêt », rendait-il compte fin mars. « L’équation économique est impossible à soutenir sur le long terme pour les meuniers de cette région du monde. Comment vont-ils faire à partir de mai ? Alors que les stocks sur place sont très limités. »

D’autres pays dans des situations de crise humanitaire et financièrement encore plus critiques, sont aussi touchés de plein fouet : les importations ukrainiennes représentent 30 % des achats de blé au Soudan ou au Yémen, voire 60 % au Liban.

En revanche, pour les pays comme l’Algérie, l’Arabie saoudite ou l’Iran, l’augmentation substantielle des revenus liés aux produits pétroliers exportés permet d’avoir une plus grande aisance financière et de compenser l’augmentation des prix des céréales importées.

De 30 à 50 % pour la récolte 2022

Et qu’attendre pour la prochaine campagne ? La récolte ukrainienne 2022 va bien entendu pâtir du manque d’intrants, de main-d’œuvre et de carburant. Plusieurs estimations se côtoient. Jean-François Lépy envisage une baisse des semis de 30 % pour le maïs et l’orge et de 50 % pour le tournesol, et les rendements pourraient diminuer de 20 %. UkrAgroConsult précisément voit une récolte 2022 réduite d’un tiers en blé (19,8 Mt) et de 50 % en maïs (19 Mt). Stratégie grains travaille sur une hypothèse de baisse des surfaces de printemps de 30 % et d’une baisse de production des cultures d’hiver de 35 %. L’analyste table en outre sur une lente reprise des flux ukrainiens d’exportations (50 % dès fin 2022 et 75 % en 2023). Pas gagné…

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Silos appartenant à la Baryshivska Grain Company (Grain Alliance), atteints par une roquette russe dans la région de Chernihiv, au nord de Kiev. Baryshivska Grain Company LLC, © Baryshivska Grain Company LLC
« Ne pas compter sur les ports ukrainiens en 2022-2023 »
r. fourreaux, © r. fourreaux

« La remise en route des installations logistiques prendra des mois et des mois, considère Jean-François Lépy, directeur de Soufflet Négoce et vice-président du Synacomex. Il ne faut pas compter sur les ports maritimes ukrainiens, qui ont été minés ou entravés, sur une bonne partie de 2022-2023. Ce qui est une certitude, c’est que la Méditerranée du Sud, le Moyen-Orient, l’Afrique de l’Est, et dans une moindre mesure l’Afrique de l’Ouest, ne pourront pas se passer des céréales russo-ukrainiennes. La menace sur la sécurité alimentaire mondiale est réelle avec des pénuries possibles en 2022-2023 et 2023-2024. Il existe un risque de grave crise alimentaire en Afrique, avec des distorsions entre les pays qui pourront supporter les prix à l’import et les autres. C’est vraiment dramatique. Que pouvons-nous faire ? Au-delà du coût des fournitures de céréales pour les pays importateurs, il faut mettre en place une stratégie de sécurité alimentaire mondiale : continuer à produire dans un contexte énergétique compliqué et inquiétant et conserver un marché le plus fluide possible (lutter contre les quotas, bans et taxes, assouplir les cahiers des charges à l’import) . Il faudrait aussi développer une stratégie d’accompagnement de nos pays importateurs partenaires via une aide à la sécurisation des flux de commerce (outils assurantiels réassurés par la puissance publique) et une aide au développement agricole. »

Tension extrême pour les huiles
SEBASTIEN CHAMPION, © SEBASTIEN CHAMPION

La pénurie mondiale d’oléoprotéagineux s’est nettement aggravée avec la fermeture des usines de trituration et des ports ukrainiens. Pour la graine et l’huile de colza, les expéditions ukrainiennes avaient été en grande partie réalisées avant le conflit, mais la situation est périlleuse pour le tournesol, pour lequel les opérateurs recherchent des origines et des sources alternatives. La France est particulièrement touchée par l’arrêt des expéditions de tourteaux de tournesol HiPro ukrainiens, un marché déjà très tendu avant la guerre au vu de sa place croissante pour remplacer les imports de soja non OGM. Les tensions se sont transmises à toutes les huiles végétales et les gouvernements de pays comme le Bangladesh ou le Pakistan ont dû réagir par des allégements fiscaux. Quant à l’Indonésie, producteur mondial n°1 d’huile de palme, elle a tout simplement décidé d’interdire ses exportations d’huiles végétales.

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