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L’inconnue du conseil stratégique

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Une grande majorité des agriculteurs n’est pas au fait de l’obligation de conseil à venir. À leur décharge, si les grandes lignes étaient connues, les dernières précisions ne sont arrivées que fin juillet, avec la mise en consultation publique des textes qui peuvent encore évoluer.

Si les conséquences de la séparation conseil et vente en phytos donne des cauchemars à la distribution agricole, visiblement, ce n’est pas le cas pour les agriculteurs. Concernant notamment l’obligation de recevoir un conseil stratégique, ils sont même moins au courant que lors de notre dernière enquête ADquation ! En janvier 2020, 33 % se déclaraient ainsi au fait de cette nouvelle réglementation à venir, contre 24 % seulement pour la même question posée six mois plus tard, en juillet. Cela dit, ils sont un peu plus nombreux chez ceux qui préféreraient que leur distributeur conserve la vente de phytos (37 %), dans l’Ouest (38 %), en grandes cultures (30 %) et dans les grandes exploitations de 150 ha ou plus (30 %). À l’inverse, les éleveurs (17 %) et les agriculteurs dans le Sud (19 %) sont moins au courant de cette information.

Côté distribution, on a peu parlé du sujet aux agriculteurs. « Tant que l’on ne savait pas ce qui allait être publié, c’était compliqué de communiquer », justifie François Gibon, délégué général de la FNA. « Les résultats, qui montrent une telle méconnaissance, ne sont pas étonnants, juge Émilie Rannou, responsable conseil et approvisionnement à La Coopération agricole Métiers du grain. Mais c’est inquiétant, car on aura peu de temps pour informer. » « On a du mal à imaginer comment cela va se mettre en place », soupire Éric Thirouin, président de l’AGPB.

« Réveil brutal »

Si les agriculteurs sont conscients que les activités de vente et de conseil vont être séparées, car le sujet a notamment été évoqué aux assemblées générales de coopératives fin 2019, ce point du conseil, impactant pour eux, est peu connu. « Le réveil risque d’être brutal », grimace François Gibon, regrettant que l’État, en première ligne, n’ait pas communiqué. Cette future obligation n’est pas nouvelle : elle était inscrite dans l’ordonnance du 24 avril 2019 sur la séparation. S’en est suivie une année de discussions entre les parties prenantes et le gouvernement pour préciser la définition du conseil stratégique obligatoire, et celle du conseil spécifique. Un décret a finalement été mis en consultation publique le 27 juillet 2020, pour des remarques à faire avant le 4 septembre. Il faudra encore qu’elles soient synthétisées, et que le texte soit éventuellement modifié.

Une version finale d’ici octobre

En résumé, la version finale pourrait sortir au mieux mi-septembre, mais plus probablement en octobre. À quelques aménagements près, cette version du 27 juillet est proche des précédentes. Les agriculteurs sont donc astreints à recevoir un conseil stratégique deux fois en cinq ans, avec au minimum deux ans entre deux conseils, et maximum trois ans. Le justificatif de ce conseil est indispensable pour obtenir le renouvellement du certiphyto. Les petites fermes (moins de 2 ha en cultures spécialisées, et moins de 10 ha sinon) ne sont assujetties qu’à un conseil stratégique par période de cinq ans. Côté contenu, c’est un conseil « à l’utilisation des produits phytos », dont l’objectif est de « réduire l’usage et les impacts de ces produits ». Il se base sur un diagnostic de l’exploitation, prenant en compte les « spécificités pédoclimatiques, sanitaires et environnementales » de la zone concernée, ainsi que l’organisation et la situation économique de l’exploitation. Une analyse « des moyens humains et matériels disponibles » et des « cultures et des précédents culturaux » est prévue, ainsi qu’un « bilan de l’utilisation des produits phytopharmaceutiques et des méthodes alternatives », au regard de l’évolution des quantités utilisées et de l’IFT régional s’il est disponible. Une identification « des facteurs influençant les décisions de recours aux produits phytopharmaceutiques, notamment les conseils spécifiques reçus », est aussi évoquée.

Ce conseil sera formalisé sous forme d’un plan d’action. S’il est besoin d’utiliser des produits phytos, « la recommandation porte alors en priorité sur l’utilisation de substances au profil toxicologique le plus favorable à la santé humaine et à l’environnement ». Les matériels d’application permettant de réduire la dérive doivent aussi être promus.

Quoi qu’il en sera en pratique, les agriculteurs au courant ou non de cette future obligation en ont une perception mitigée, comme le montre notre baromètre. 43 % la perçoivent négativement : c’est moins qu’en janvier (49 %), et la différence vient surtout grossir les rangs des indécis (15 %). La proportion d’enthousiastes qui en ont une image positive est quasi stable (42 %).

« Il va prendre un temps fou »

Éric Thirouin dénonce un conseil « à rallonge, qui va prendre un temps fou, être payant et à la charge des agriculteurs ». Des premières estimations faites par les professionnels agricoles, début 2020, faisaient état d’un coût entre 1 000 et 1 500 €. « Alors que cette moisson est l’une des plus mauvaises depuis trente ans, avec 2016, c’est dur d’entendre parler de contraintes supplémentaires », regrette Éric Thirouin. François Gibon avance la même analyse face aux 43 % de sceptiques : « Peut-être un ras-le-bol de contraintes supplémentaires, et le contexte de la récolte. » Quid des agriculteurs plus optimistes ? « Entre les problèmes sur betteraves ou sur colza, un certain nombre de producteurs s’interrogent sur leur exploitation. Un conseil pour réfléchir à sa stratégie peut être positif », avance le président de l’AGPB. À condition pour lui que son coût soit proche de zéro.

Le niveau 2 du HVE non exempté
Selon ADquation, 19 % des agriculteurs envisagent de s’engager dans la certification HVE d’ici cinq ans., A. RICHARD © A. RICHARD

Malgré les demandes de la profession, les exploitations en certification Haute valeur environnementale de niveau 2 ne seront pas exemptées de conseil stratégique obligatoire. C’est du moins ce qui est évoqué dans les textes soumis à consultation publique fin juillet, car ils peuvent encore bouger. Sont pour le moment exemptées les fermes en totalité en bio et HVE niveau 3. « Cela risque de casser la dynamique en grandes cultures pour la HVE 2 », juge François Gibon, à la FNA, qui se dit « surpris qu’il n’y ait pas d’exemption pour les certifications bas carbone ». Lors de notre enquête ADquation-Agrodistribution de juillet, la question du passage en HVE a aussi été posée aux agriculteurs. 10 % le sont déjà ou en cours de certification, et 19 % envisagent de s’y engager au cours des cinq prochaines années. Une proportion supérieure dans le Nord-Est (28 %), en polyculture-élevage (28 %) et chez ceux ayant 150 ha ou plus de SAU (25 %). Les agriculteurs sont plus frileux à s’engager dans le Centre (61 %) et en grandes cultures (60 %). Au moment du Salon de l’agriculture, le ministère avait communiqué sur 5 399 fermes certifiées HVE. Le dispositif est en croissance : au 1er janvier 2019, elles étaient 1 518. Mais il reste de la marge pour atteindre les objectifs du plan Biodiversité : 15 000 exploitations HVE en 2022, et 50 000 en 2030.

Le conseil spécifique défini

Le décret soumis à consultation publique définit aussi le conseil spécifique phytos, que les vendeurs de produits ne pourront pas faire. Reste l’épineuse question de la frontière entre information à l’utilisation de produits phytos, du ressort du distributeur, et conseil spécifique, que le projet de texte n’éclaircit pas complètement. Ce conseil « indique les méthodes alternatives », « promeut les actions [des CEPP] » et « justifie le caractère approprié [d’une] recommandation d’usage de produits phytopharmaceutiques », sauf pour le biocontrôle. Il doit préconiser en priorité des produits avec un bon profil tox et écotox.

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