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Max Havelaar au chevet des céréaliers français vulnérables

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Max Havelaar au chevet des céréaliers français vulnérables

Le porteur du célèbre label Fairtrade expérimente un dispositif innovant envers les producteurs de blé les plus fragiles. Vivadour et Coop de Mansle s’engagent dans cette démarche pilote dont les débouchés restent à finaliser.

En 1988, Max Havelaar créait ses premières filières équitables afin de contrer à la fois la volatilité de cours fixés par les marchés internationaux et la pression constante sur les prix sans considération pour les coûts de production réels. Trente ans plus tard, la branche française de l’ONG, arguant que « le métier d’agriculteur ne garantit même plus le salaire minimum », s’ouvre aux producteurs hexagonaux via une démarche pilote. « Alors que tout le monde parle de garantir un prix juste, transparent et supérieur aux coûts de production à l’agriculteur, nous le proposons aujourd’hui concrètement en France et de façon territorialisée pour le lait et le blé », traduit Blaise Desbordes, DG de Max Havelaar France. Ceci en s’appuyant sur les méthodes utilisées pour soutenir les paysans vulnérables des pays du Sud.

En blé, un premier filtre territorial a été posé selon quatre grilles de vulnérabilité : rendement, revenus (sur la base des données Cerfrance), zones vulnérables (directive nitrates) et zones de revitalisation rurale (Commissariat général à l’égalité des territoires). « Cette grille nous a naturellement amenés vers le Sud-Ouest et le Poitou-Charentes, et vers Vivadour et Coop de Mansle, avec lesquelles nous étions en contact depuis deux ans et qui étaient ouvertes au dialogue pour réfléchir à une offre. » Entre travail sur les coûts de production, ciblage des agriculteurs et recherche de débouchés, les échanges battent actuellement leur plein au niveau des coops concernées. De nouveaux contacts ont également été pris depuis que l’ONG est sortie du bois en mai.

Exigences Progressives

« Ce qui intéresse les coops est d’engager le plus d’agriculteurs dans la démarche, mais notre choix est de ne pas nous adresser à la totalité des adhérents », intervient Jules Colombo, chargé du développement des filières blé et lait chez Max Havelaar France. D’où le second filtre, individuel cette fois, mis en place par Max Havelaar, l’agriculteur devant justifier à l’auditeur d’être : soit en conversion bio, soit installé depuis moins de dix ans sur l’exploitation, soit dégageant un revenu inférieur à un Smic.

Au sein du cahier des charges, bâti collectivement, les prérequis en termes de traçabilité et de bonnes pratiques agricoles sont assez classiques : liste rouge de phytos (en particulier d’insecticides), fertilisation raisonnée avec justification des surplus de dose, couverture des sols. « La particularité, c’est la progressivité des exigences, promeut Jules Colombo. On ne va pas demander la même chose à un agriculteur en année 0 que trois ou six ans après. »

Prix garanti territorialisé

Le prix minimum garanti payé au producteur est territorialisé, en fonction des prix de revient spécifiques observés dans les bases de données d’organismes de gestion comptable. Il comprend le coût de production, la rémunération des producteurs à hauteur d’1,5 Smic brut et une sécurité sur la durée de l’engagement (3 ans). Selon l’ONG, il a été évalué à 223 €/t sur le territoire de la coop de Mansle, et à 242 €/t sur celui de Vivadour, en raison d’un rendement moins favorable dans le Gers. Il est complété par la traditionnelle prime propre au commerce équitable, fixée ici à 12 €/t. Payée par les maillons en aval de la filière, elle doit être réinjectée par l’agriculteur dans des actions écologiques et sociales. « Nous voulons mettre un grain de sable dans une mécanique délétère du moindre centime qui touche à l’absurde, milite Blaise Desbordes, où l’on recherche le prix le plus bas quand bien même ce n’est presque pas un enjeu pour un produit final à 3 € dans lequel l’approvisionnement en farine pèse très peu. »

Un biscuit début 2022 ?

Cette filière émergente est activement en recherche de débouchés et se donne jusqu’à la fin de l’année pour aboutir. « Des industriels et des distributeurs sont en train d’étudier le cahier des charges. On espère avoir un biscuit début 2022, mais je ne peux pas le promettre à 100 %. L’idéal serait que les négociations s’achèvent à temps pour que l’on puisse faire semer les agriculteurs dès l’automne et réserver des volumes en récolte 2022. On est extrêmement confiant, car on a choisi de partir sur des produits (yaourts, glaces, biscuits, pâtisseries, etc.) qui associent des ingrédients certifiés Fairtrade du Nord et du Sud (cacao, sucre de canne, café, fruits exotiques). »

À la coop de Mansle, très portée sur les filières et la RSE, certifiée Iso 26000, Tony Fouché, son codirecteur, a aussi bon espoir d’une issue positive, une fois qu’un distributeur se sera positionné, qui offrirait un débouché supplémentaire pour cette coopérative déjà impliquée sur le créneau de l’équitable avec Agri-Éthique et C’est qui le patron ? ! « Le champ de l’équitable est présupposé infini, reprend Blaise Desbordes. La pluralité est nécessaire à un bon épanouissement de ce type de commerce. » Néanmoins, il est conscient que les acteurs économiques préfèrent les modèles universels et n’exclut pas une convergence des démarches de commerce équitable dans les années à venir.

« Nous voulons mettre un grain de sable dans une mécanique délétère du moindre centime qui touche à l’absurde », milite Blaise Desbordes, DG de Max Havelaar France., Fabien Charaffi /Max Havelaar © Fabien Charaffi /Max Havelaar
En chiffres

1 Md€ de CA 2020 (+ 12 % en un an) sur le marché français des produits Fairtrade/Max Havelaar.

Répartition du CA : chocolats, biscuits, confiseries (32 %), café (28 %), bananes (19 %), autres (21 %).

4 748 produits labellisés proposés en France, vendus à 71 % en GMS ; 69 % sont bio.

Un producteur porte-drapeau

Florent Estebenet, 33 ans, administrateur de Vivadour depuis 2016 et responsable de la commission agronomie, a été emballé par la démarche depuis les premiers contacts au printemps 2019. « La production de blé n’est pas rentable du tout depuis plusieurs années, puisque deux tiers des exploitations céréalières du Gers ne dégagent pas de revenu, informe-t-il. Ce projet représente pour nous la promesse d’être considérés et rémunérés dignement et apporte une certaine pérennité à nos exploitations. » Par ailleurs, comme le cahier des charges est progressif, il n’engendre pas de changement immédiat de pratiques pour le jeune agriculteur. À ce stade, Vivadour n’a présenté ce projet qu’en conseil d’administration, mais s’il se concrétise, l’objectif est d’amener dans la démarche 100 % des adhérents en difficulté.

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