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Société de meunerie et de boulangerie : entre farine et vignes

Société de meunerie et de boulangerie : entre farine et vignes
Serge Marais, directeur général et technicien agricole, pilote une équipe de quatre collaborateurs au sein d'un négoce bientôt centenaire qui réalise près de 2 M€ de CA.

La Société de meunerie et de boulangerie, à Sainte-Sévère, est un négoce atypique : son activité se découpe entre appros vigne, notamment, et meunerie. Non dotée d'agrément OS, elle collecte en prestation de services.

«Vous voyez les trous dans la façade ? Ce sont des impacts de balles qui datent de la Seconde Guerre mondiale, tirées par avion », explique Serge Marais, directeur général de la Société de meunerie et de boulangerie de Sainte-Sévère, au nord de Cognac, en Charente. Le négoce ne date pas d'hier : sa genèse remonte à 1913. Aujourd'hui, l'entreprise compte cinq salariés et possède toujours une activité meunerie, même si le chiffre d'affaires est principalement réalisé avec la vente d'intrants, notamment en viticulture, contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser. Du champ à la farine, mais sans la case organisme stockeur : si le négoce fait de la prestation de collecte, il ne possède pas l'agrément. Indépendant, il n'est ni filiale, ni rattaché à une quelconque centrale, et travaille pour les appros avec des grossistes.

Des agriculteurs actionnaires

Au coeur du petit village de Sainte-Sévère, la Société de meunerie et de boulangerie fait face à l'église. Le bâtiment fut construit en 1920 ; si l'idée de lancer la structure a germé en 1913, la guerre a entraîné un report du projet. Selon l'habitude de l'époque, le siège est encadré d'un côté par le moulin, et de l'autre par la boulangerie, celle-ci n'appartenant pas au négoce. Jusqu'à la fin des années 1940, c'était une coopérative. Elle devient une SA après la Seconde Guerre mondiale, pour contrer un projet de collectivisation porté par d'anciens résistants communistes. Aujourd'hui, le capital est réparti entre une soixantaine d'actionnaires : des héritiers des agriculteurs ayant fondé la SA, mais aussi d'autres exploitants, entrés plus récemment au capital.

Un tournant est pris dans les années 1950 avec le développement d'une activité agrofournitures, sous la direction de M. Chevalier, décédé il y a quelques années et dont le portrait orne toujours la salle de réunion. Du soufre et de la bouillie bordelaise sont alors vendus avec les premiers engrais. En 1973, un technicien est embauché. Trois lui succéderont, avant l'arrivée de Serge Marais, qui prendra par la suite la tête du négoce tout en gardant la casquette de technicien agricole. Le reste de l'équipe se compose d'un employé administratif, un magasinier-conseil, un meunier et un chauffeur-livreur.

« Ici, il y a un peu d'élevage de bovins allaitants, mais surtout de la vigne et des céréales. Ces dernières se sont développées dans les années 1980 avec la démocratisation du drainage », raconte Serge Marais, entré dans l'entreprise en 1988. L'entreprise compte 85 clients, dont 65 actifs, à la fois viticulteurs et céréaliers, à l'exception de cinq, uniquement viticulteurs. 80 % des clients sont situés dans un rayon de 10 km autour du siège. Le raisin part dans les grandes maisons de Cognac. Quant aux céréaliers, leurs cultures sont variées : blé tendre, blé dur, tournesol, maïs, orge, sorgho, féverole, colza...

Échanges avec la coop Océalia

La Société de meunerie et de boulangerie de Sainte-Sévère collecte pour le compte d'Océalia, en tant que prestataire de services. « Nous ne sommes pas OS, relate le directeur. Quand la question s'est posée en 1968, l'agrément n'a pas été demandé. Ici, c'est le Pays-Bas Cognaçais, avec des terres argileuses, humides. L'obtention de l'agrément ne semblait pas intéressante et le choix a été fait de travailler avec la coopérative de Charente, aujourd'hui Océalia. » Le négoce est prestataire de services, payé à la tonne collectée. Les volumes sont stockés dans le silo du moulin, composé de quatre cellules de 75 t et deux de 55 t, et sur des plateformes.

Quant au blé pour le moulin, il est racheté à Océalia. « On broie autour de 400 t de blé à l'année, chiffre Serge Marais. L'an dernier, 330 t de farine ont été vendues. » Parmi les clients, principalement des boulangers et des restaurateurs. « Le meunier peut connaître jusqu'à la parcelle où le blé a poussé », ajoute le directeur. Trois variétés de blés sont travaillées, pour avoir une farine homogène. Si, auparavant, 100 % des blés provenaient d'exploitations voisines, cette proportion est passée à deux tiers pour des questions de stockage. « Mais cela reste du locavore, ils viennent de Charente et Charente-Maritime », précise Serge Marais. Avant d'être transformé en farine, le blé doit mûrir pendant plusieurs mois : il est stocké jusqu'à l'automne dans le silo adossé au moulin. « Il ne reste plus que deux moulins en Charente, alors qu'on en dénombrait entre 90 et 100 au début du XXe siècle », relève Pascal Favraud, magasinier-conseil.

Gérer la pression sur les phytos

Le reste du chiffre d'affaires du négoce est fait avec de l'approvisionnement. La vente de produits de jardins aux particuliers a été arrêtée il y a quatre ans, quand l'agrément ad hoc a été rendu obligatoire. Seuls quelques engrais perdurent ainsi que des aliments pour basse-cour. Aux professionnels, l'entreprise propose des produits phytosanitaires, des semences, des engrais et des tréfilés (piquets, fils de fer...). Elle travaille avec deux grossistes : CR Distribution et Gruel Fayer. « Nous ne sommes affiliés à personne, à part au réseau Naca (Négoce agricole Centre-Atlantique) », souligne Serge Marais.

Comme tous les vendeurs de produits phytos, elle doit obtenir des CEPP (certificats d'économie de produits phytopharmaceutiques) : 4 200 d'ici 2021 pour être précis. « C'est impossible à trouver en terme d'actions », déplore Serge Marais. La vente de soufre et de phosphonates a permis d'acquérir quelques certificats, tout comme les pulvérisateurs avec panneaux récupérateurs dont s'équipent les viticulteurs. « À part cinq clients, tous sont en zones de bassin-versant, précise Serge Marais. Les MAE (mesures agro-environnementales) les ont poussés à s'équiper. Cela nous a amené 80 CEPP pendant huit ans. » Mais cela ne sera pas suffisant. Quant à la fin des 3R (remises, rabais, ristournes) pour les phytos, la problématique se posera surtout en fin d'année. « Avec la hausse de la RPD (redevance pour pollutions diffuses), 99 % des commandes ont été passées avant le 31 décembre 2018, relate Loïc Étienne, employé administratif. Habituellement, nous finalisons nos commandes en mars, là, en janvier c'était prêt. Cela nous laisse un peu de temps pour nous préparer. » Le sujet qui préoccupe surtout les collaborateurs du négoce, c'est la séparation du conseil et de la vente pour les produits phytos. « Je suis un peu attentiste là-dessus, reconnaît Serge Marais. J'ai toujours été très conseil, et très modéré sur la vente de produits phytosanitaires. Mais il ne faut pas mettre en danger la récolte. Qui fera le conseil stratégique ? Je pense qu'on se détachera difficilement du conseil. » Loïc Étienne partage cette analyse : « La séparation va être compliquée à mettre en oeuvre dans les petites structures comme la nôtre, où le prix du conseil est compris dans le prix du produit. »

En janvier, à contre-courant de ses habitudes, le négoce a communiqué sur ses pratiques. Dans le cadre du programme Vert l'Avenir, initié par le Naca, il a invité des journalistes, y compris la presse généraliste, pour parler de l'intérêt des engrais verts en viticulture. 400 ha sont implantés chez ses clients. Pour le directeur, la longévité de l'entreprise, restée indépendante, repose sur l'humain : « Nos clients sont très fidèles. La clé de notre réussite, ce sont les relations humaines. Quand j'embauche, le relationnel compte énormément. » Un pari qui semble gagnant avec une équipe où chacun, indépendamment, a salué la bonne ambiance dans l'entreprise.

Marion CoisnePhotos Jean-Michel Nossant
En chiffres

LOÏC ÉTIENNE, employé administratif

PASCAL FAVRAUD, magasinier-conseil

PATRICK GRELAT, chauffeur-livreur

RÉMY LABESSE, meunier

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