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Dossier Concept marketing ou réalité agronomique ?

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Concept marketing ou réalité agronomique ?
WATIER VISUEL

Forme d’agriculture à promouvoir pour certains, l’agriculture régénératrice est considérée par d’autres comme un nouveau terme à la mode. Mis en vedette par des industriels de l’agroalimentaire qui entraînent dans leur dynamique leurs fournisseurs agricoles, son déploiement dépendra de sa capacité à mesurer le gain de performance environnementale et à construire un modèle économique viable pour les acteurs impliqués.Par Renaud Fourreaux

L’agriculture régénératrice n’est pas nouvelle dans le panorama des modes de production agricole, puisqu’on peut retrouver les premières utilisations du terme dans les années 1960, mais elle a fait l’objet récemment d’un regain d’intérêt de la part des industriels agroalimentaires notamment, et bénéficie d’une dynamique positive au niveau des investisseurs privés.

Mais de quoi parle-t-on exactement ? Il n’existe toujours pas de définition qui fait consensus, mais une compréhension commune qui utilise, selon Ken Giller, enseignant-chercheur à l’université de Wageningen, « la conservation des sols comme point de départ pour régénérer et contribuer à de multiples services écosystémiques d’approvisionnement, de régulation et de soutien, dans le but d’améliorer non seulement les dimensions environnementales, mais aussi sociales et économiques de la production alimentaire durable. »

Moins rigide et clivante que l’ACS

En clair, l’agriculture régénératrice (ou de régénération, que l’on préférera à l’anglicisme régénérative) vise la régénération des ressources à disposition de l’agriculteur, son sol, mais également les autres capitaux et processus naturels dont il se sert pour produire. À la croisée de l’agriculture de conservation des sols (ACS) et de l’agriculture bas carbone, en plein dans l’agroécologie, elle est censée générer des bénéfices environnementaux (lutte contre l’érosion, stockage du carbone, rétention de l’eau, inversion de la perte de biodiversité) et est susceptible logiquement de consommer moins d’intrants, même si ce n’est qu’un objectif secondaire.

Qu’en pensent les agriculteurs ? Selon notre sondage ADquation-Agrodistribution (voir ci-contre), 37 % des agriculteurs (et 43 % des producteurs de grandes cultures) ont déjà entendu parler de l’agriculture régénératrice, avec 11 % déclarant la connaître précisément. Même s’ils en ont sans doute pour la plupart une définition différente… Mais globalement, « les agriculteurs ne connaissent pas ou se posent des questions sur ce terme de plus, réservé plutôt à un cercle d’agro-industriels. Ils voient que ça ressemble un peu à l’ACS avec un volet biodiversité, relaie Pierre-Antoine Brunel, TC ACS chez Noriap. Mais seuls quelques-uns l’utilisent réellement. Pour moi, c’est un ensemble de leviers qui améliorent la fertilité des sols et la biodiversité. C’est un concept un peu plus large que l’ACS, et qui englobe l’écosystème, les haies et l’agroforesterie. »

Concrètement, pour de nombreux acteurs, elle s’apparente en effet à l’ACS et s’appuie sur ce mode de production représentant, selon les estimations diverses, 2 à 5 % de l’agriculture française et qui repose sur trois grands principes agronomiques appliqués simultanément : la suppression de tout travail du sol, la couverture permanente du sol, ainsi que la diversification de la rotation culturale. Mais dans une approche plus souple, moins clivante (et moins connotée glyphosate). Contrairement à d’autres approches qui gravitent dans le champ de l’agriculture durable ou de l’agroécologie, elle n’exclut pas le travail du sol ou l’utilisation des technologies modernes de sélection, des engrais minéraux et des phytos, mais vise plutôt une utilisation limitée et plus ciblée. Moins prescriptive, cette « agriculture du vivant » n’est pas définie a priori par un ensemble donné de règles et de pratiques. Au lieu de cela, les objectifs à atteindre sont fixés, puis les pratiques sont adoptées au fil du temps.

Une multitude de modèles

Les acteurs peuvent ainsi adapter leurs programmes aux singularités d’un maximum d’exploitations. A contrario, l’absence de cadre et les déclinaisons multiples qui en sont faites peuvent générer du flou défavorable à ce mouvement. De même que le fait que les initiatives parfois confuses soient portées par les géants de l’agroalimentaire entretient la suspicion de greenwashing. À vrai dire, les agriculteurs bio et pratiquant l’ACS ne la portent pas vraiment dans leur cœur. Une définition large, voire inexistante, une multitude de modèles en train de se développer, et une utilisation répétée alors qu’elle concerne encore très peu de producteurs… Autant de facteurs qui peuvent contribuer à galvauder la notion d’agriculture régénératrice comme l’ont été autrefois l’agriculture durable ou raisonnée.

« On est dans une société qui coopte des mots que l’on subit, qui sort des trucs formidables », ironise d’ailleurs la présidente d’Arvalis, Anne-Claire Vial, tout en restant vigilante. « Quelle attitude adopter : aller plus vite ? Faire de la résistance ? »

Sébastien Roumegous, président de Biosphères, qui accompagne la mise en place de projets agroécologiques, tient, lui, à ce terme : « La régénération, c’est un processus continuel qui consiste à amener de l’énergie dans un sol, dans un paysage. C’est une agriculture qui a une grande efficacité à capter l’énergie solaire par la photosynthèse et à la restituer. Bref, c’est de l’élevage de biodiversité utile. » Face à ceux qui conchient la régénération car cela sous-entendrait que les sols sont « dégénérés », il tient à rappeler que sans être catastrophique, le taux de carbone dans les sols en France baisse globalement depuis des décennies, et il y a une dégradation de la plupart des grandes plaines. Dans le monde, 50 à 70 % des stocks de carbone des sols ont été perdus sur les cinquante dernières années, selon l’ONU, et 52 % des terres arables sont considérées comme dégradées.

Veiller à la rémunération

Sans nier les écueils, Agrosolutions y voit « une agriculture de bon sens, qui présente un intérêt sociétal majeur en assurant la sécurité alimentaire tout en luttant contre le changement climatique et, de manière plus large, en préservant le vivant. »

« C’est peut-être un terme un peu fourre-tout, mais cela traduit une réalité : redécouvrir que l’agriculture a le pouvoir de régénérer le sol et l’environnement, défend Édouard Lanckriet, aujourd’hui directeur du développement Agriculture bas carbone chez Bioline. Voir arriver ce terme, c’est plutôt positif et je dirais même que c’est très puissant. Ça le positionne aussi comme une solution face à l’agribashing. » Pas sûr qu’il faille selon lui chercher une définition fixe, afin de permettre de faire vivre le concept. « Et en fait, ajoute Pierre-Antoine Brunel, peu importe la terminologie, si c’est un moyen d’aller chercher de la valeur ajoutée. » Si tant est qu’il y en ait… « L’agriculture régénératrice, ce sont des coûts et des investissements pour les agriculteurs, et donc une prise de risque qui n’est pas forcément rémunérée », s’interroge Henri Bies-Péré, vice-président de la FNSEA. Selon notre sondage, les agriculteurs ayant déjà entendu parler de l’agriculture régénératrice sont partagés sur le fait que ce soit potentiellement une source de revenus complémentaires, mais 41 % d’entre eux y croient tout de même. En tout cas, il faudra y veiller, au risque de faire retomber le soufflé assez rapidement.

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Watier visuel, © Watier visuel
« La confusion me fait peur »
Diane Masure, agricultrice à Polisy (Aube) et vice-présidente de l’Apad,

« Depuis que je suis devenue agricultrice en 2005, j’ai toujours travaillé en ACS, c’est une évidence agronomique pour moi. Je réalise des rendements similaires à ceux de mes voisins et je vois ma marge brute augmenter. Alors, c’est sûr que le marketing du terme agriculture régénératrice est meilleur, mais je trouve qu’il porte une vision anthropomorphique qui me dérange, comme si on devait régénérer des sols, sous-entendus dégénérés. Alors qu’on a un partenariat avec la nature, on est à l’écoute, on la respecte, car on est dépendant de nos sols. Certes, il y a cette dépendance au glyphosate, mais l’ACS a sa synergie parce qu’elle a ses trois piliers, elle est bien définie, et les services écosystémiques rendus sont clairs.

Dans l’agriculture régénératrice, on prend les différentes techniques séparément et l’aval ne considère pas forcément l’exploitation dans son ensemble. Tout ça génère une certaine confusion et peut encourager la détresse humaine des agriculteurs. Ce qui me fait très peur, humainement parlant, c’est que l’agriculteur ne se retrouve jamais à bien faire et soit critiqué en permanence. »

Une course de vitesse pour les industriels
Cédric FAIMALI, © Cédric FAIMALI

D’ici 2025, Bonduelle prévoit que 80 % de ses agriculteurs partenaires soient engagés dans l’agriculture régénératrice. Actuellement, 52 % des surfaces cultivées utilisent des alternatives aux pesticides de synthèse.

D’ici 2025 aussi, Danone s’engage à avoir 100 % de son approvisionnement en matières agricoles produites en France issu de l’agriculture régénératrice. Cela concerne 2 000 agriculteurs partenaires, dont un quart dans la filière végétale (Blédina, etc.). L’industriel a constitué une équipe dédiée de 6 personnes et a mis en place 86 fermes pilotes (dont 30 en céréales et fruits et légumes). Danone intervient financièrement via son fonds interne et la plateforme Miimosa.

Dans le cadre de son programme européen de développement durable, McCain s’engage à mettre en œuvre des pratiques agricoles de régénération sur 100 % des exploitations livrant des pommes de terre dans ses usines d’ici à 2030. L’industriel propose également des pistes de financement innovantes (lire p. 28).

McDonald’s a lancé un programme d’agriculture régénérative visant entre autres à planter en France 150 000 m de haies d’ici 2030. Dans la filière blé, cette initiative se matérialise également par la mise en place de 5 ha de couverts végétaux dans 60 exploitations pilotes chez Oxyane et Valfrance (lire p. 31).

Nestlé s’est engagé à investir plus de 1 Md€ pour aider au développement de l’agriculture régénératrice et à s’approvisionner à 50 % en matières premières végétales issues de cette agriculture d’ici 2030 et 100 % à terme. La France est le pays pilote pour l’ensemble du groupe au niveau européen, et Nestlé souhaite associer dans cette ambition ses 23 principaux partenaires agricoles français (dont Noriap, lire p. 32) qui fournissent les 18 usines du groupe en matières premières végétales (céréales, pommes de terre, betteraves) à hauteur de 400 000 t/an.

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