« Nous sommes largement en dessous du prix de revient »

Jean-François Lepy (au centre), directeur de Soufflet négoce by Invivo  et François Pignolet (à dr.), directeur de la collecte chez Soufflet agriculture ont souligné le manque de compétitivité des infrastructures françaises, face à Benoît Devault, qui les interrogeait pour Agrodistribution.
Jean-François Lepy (au centre), directeur de Soufflet négoce by Invivo et François Pignolet (à dr.), directeur de la collecte chez Soufflet agriculture ont souligné le manque de compétitivité des infrastructures françaises, face à Benoît Devault, qui les interrogeait pour Agrodistribution. © Renaud Fourreaux

Sur le plateau de Cultivons les échanges, le 26 février au Salon de l’agriculture, le directeur de Soufflet négoce by Invivo, Jean-François Lepy, et le directeur de la collecte chez Soufflet agriculture, François Pignolet, ont dressé un bilan sans concession de la situation de la France sur le marché céréalier.

Le Salon de l’agriculture, grand-messe du monde agricole, est l’occasion parfaite pour prendre le pouls des filières en France. Ce fut le cas sur le plateau de Cultivons les échanges, le 26 février, organisé par le groupe NGPA sur le stand d’Invivo. Autour de la table, Jean-François Lepy, directeur de Soufflet négoce by Invivo, et François Pignolet, directeur de la collecte chez Soufflet agriculture, ont donné les clés pour comprendre la position de la France dans ce marché céréalier toujours plus incertain.

Incertain car, depuis plusieurs mois, le prix des céréales peine à décoller sur le marché à terme, sous le poids d’une récolte mondiale record. « Nous n’avons jamais eu autant de produits de céréales dans le monde en 2025, rappelle Jean-François Lepy. Les prix ont baissé assez fortement après la moisson et se sont retrouvés collés à un niveau assez bas, pour ne pas dire très bas. » Dans ce contexte, l’export est un défi plus relevé que jamais, avec une compétition intense. « L’Argentine a produit 28 Mt de blé, ce qui est sa plus grosse récolte historique dépassant de près de 10 Mt la récolte normative, souligne-t-il. Et tout ça part à l’export donc, effectivement, les marchés sont bien pourvus. »

« Nous sommes trop dépendants de ce que le Maroc va acheter »

À destination, la France doit donc plus que jamais jouer des coudes. Et si les portes du client historique algérien se sont refermées, les exportateurs français ont malgré tout trouvé quelques relais. « Le Maroc va capturer plus de la moitié des blés français, c’est notre seul client massif, pointe Jean-François Lepy. Nous avons aussi quelques flux vers la Tunisie. » Mais ce ne sont pas les seuls faits d’armes des négociants tricolores, qui se sont engouffrés dans la brèche ouverte par l’Égypte. « Le gouvernement égyptien souhaite diversifier ses sources d’approvisionnement pour éviter que tout vienne de Russie. Nous avons donc eu quelques flux vers cette destination », complète Jean-François Lepy. « L’une de nos fragilités, c’est que nos exportations ne sont pas suffisamment diversifiées et nous sommes trop dépendants de ce que le Maroc va acheter. »

Des fragilités présentes à l’export et des doutes qui apparaissent côtés producteurs. Les prix peu attractifs sur cette campagne n’ont pas incité les céréaliers à engager leurs volumes. « En général, à cette période de l’année, les agriculteurs ont fixé près de 85 % de leur récolte et nous en sommes à peine à 72 % », constate François Pignolet. La stratégie des OS joue aussi beaucoup sur le comportement des agriculteurs, selon lui. « Les OS qui travaillent en prix ferme peuvent être gênés, tandis que ceux qui travaillent avec des prix construits sur des périodes plus longues ont une meilleure capacité à alimenter le marché », argumente-t-il. D’une manière générale, François Pignolet plaide pour un rôle de l’OS au soutien pour la gestion du risque prix. « L’agriculteur a besoin d’être aidé dans sa gestion de la volatilité. Nous essayons, chez Soufflet agriculture, de proposer des produits qui les aident à gérer les pics de prix et c’est, je crois, assez bien ressenti par les agriculteurs. »

La récente remontée des prix, qui pourrait relancer les ventes côté producteurs, ne doit néanmoins pas occulter une réalité économique difficile. « Même si le prix remonte, il ne faut pas oublier que nous restons largement en dessous du prix de revient, alerte François Pignolet. Avec la hausse récente des engrais, la tonne de blé coûte entre 215 et 219 €. »

Des infrastructures dans le besoin

Autre défi pour la filière céréalière, celui des infrastructures, car selon Jean-François Lepy, la France fait face à un paradoxe. « Sur le maillon portuaire, nous avons des places d’exportation fortes, comme La Rochelle, mais nous voyons aussi des silos fermer, comme sur la Méditerranée. Globalement, nous sommes en situation de surcapacité portuaire. À côté de ça, nous avons les coûts de chargement de navire parmi les plus bas du monde », observe-t-il. Les problèmes, selon lui, se situent en amont. « Nous vivons une inflation des coûts logistiques qui nous font perdre en compétitivité. » Le manque de chauffeurs, le manque de rénovation des voies navigables ou la dégradation du rail et de ses réseaux capillaires pour le train pénalisent la filière. « Nous n’avons pas rénové et, pendant ce temps-là, nos concurrents comme la Russie ou le Brésil ont continué d’investir. »

Sur le stockage, l’étude du plan Infrastructures 2030 mené par La Coopération agricole Métiers du grain montre l’étendue des travaux nécessaires. « Nous avons besoin de 4,3 Mds€ pour remettre les silos d’aplomb, précise François Pignolet. Nous avons 30 % de la capacité de stockage qui n’est plus intéressante et doit être détruite, et 35 % qui doivent être en réfection ou reconstruits. Il faudra aussi adapter nos stockages à nos filières. »

Des investissements nécessaires pour maintenir un rôle d’exportatrice à la France. « Exporter, c’est être souverain. La production agricole essaie de faire passer des messages auprès des pouvoirs publics pour nous redonner des clés de compétitivité afin d’être résilient sur le marché mondial. Messieurs les politiques, n’emmenez pas l’agriculture comme vous avez emmené la sidérurgie ! », prévient Jean-François Lepy.

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