Depuis le 12 janvier, une campagne intitulée Basta met à l’affiche cinq entreprises de l’agroalimentaire dont les initiales ont inspiré son nom : Bigard, Avril, Savéol, Tereos et Agrial. Orchestrée par la plateforme « Pour une autre Pac » regroupant 44 organisations, dont la Confédération paysanne, la Fnab (agriculture bio) et plusieurs ONG, cette communication, qui se veut percutante, a pour objectif final d’interpeller le ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, sur la Pac. Pour cela, elle s’adresse au grand public afin de « dénoncer des géants de l’agroalimentaire qui profitent de la Pac financée par nos impôts », tout en l’invitant à se tourner vers le ministre via les réseaux sociaux ou en lui envoyant un courrier postal.

Cinq marques à l’affiche

« Nous voulons que le ministre prenne en compte les attentes exprimées par les citoyens dans la définition du plan stratégique national en soutenant la transition du modèle agricole plutôt que les intérêts des Basta », explique Mathieu Courgeau, président de « Pour une autre Pac » et agriculteur en Vendée. Depuis trois ans, cette plateforme élabore sa vision de la refonte de la Pac. Elle veut la faire connaître via cette campagne qui a conduit à un rapport sur chacune des cinq sociétés ciblées à travers notamment leurs marques.

Le lancement de cette campagne a été programmé au moment où le ministère de l’Agriculture a démarré une concertation pour l’élaboration du PSN, plan stratégique national, déclinant les nouveaux contours de la Pac. L’organisation « Pour une autre Pac » tient particulièrement à ce que « la prochaine Pac soutienne vraiment les paysans, la protection de l’environnement et des animaux ainsi qu’une alimentation saine pour tous ».

« Ne pas prendre part à ce débat politique » pour Agrial

Lors d’un point presse, les représentants de cette plateforme ont affirmé avoir prévenu les sociétés ciblées par l’envoi du rapport les concernant. Ce que dément le groupe coopératif Agrial qui a été informé « par une source extérieure ». « Nous n’avons rien reçu directement de leur part ni n’avons été sollicités en amont sur ce dossier », explique Sarah Deysine, directrice communication d’Agrial, tout en soulignant que « nous ne souhaitons pas prendre part à ce débat politique autour de la Pac. Notre objectif est d’assurer notre activité économique et non de faire de la politique. Pour autant, se servir d’une entreprise comme la nôtre à des fins politiques est déplorable. Quand on attaque notre coopérative, on attaque des milliers d’agriculteurs et de salariés qui œuvrent pour nourrir la France. »

LCA condamne la méthode employée

Des propos partagés par Dominique Chargé, président de La Coopération agricole : « Les moyens utilisés dans cette campagne sont des moyens dangereux et disproportionnés par rapport au débat, d’autant que nous sommes ouverts à discuter de tout. Il est dommage d’opposer ainsi les modèles et de vouloir diviser alors que l’on n’a jamais eu autant besoin de se rassembler dans le monde agricole et agroalimentaire. Je ne condamne pas le débat, mais la méthode employée. On peut ne pas être d’accord, mais ce n’est pas une raison pour détruire des entreprises. » Le président de LCA trouve également dommage « de caricaturer l’agriculture française comme étant une agriculture de grosses entreprises alors que nos coopératives sont à 93 % des PME et TPE ».

« On aimerait être mieux écouté par le ministre »

De son côté, Mathieu Courgeau souligne que leur action vise avant tout « la finalité de l’argent utilisé » : « Nous voulons faire prendre conscience que la Pac avantage plus les géants de l’agroalimentaire que les modèles agricoles que nous souhaitons défendre, dont le revenu des paysans. On ne vise pas les agriculteurs bien sûr, ni directement les entreprises, mais nous pensons que nous pourrons sensibiliser le consommateur si nous passons par ces marques et faire avancer les choses avec leur soutien. »

Le président de la plateforme « Pour une autre Pac » regrette notamment que le ministre de l’Agriculture ne soit pas à leur écoute autant qu’il l’est avec l’Ania et La Coopération agricole. « Nous le voyons très souvent avec ces organisations ou la FNSEA, alors que nous lui avons demandé un rendez-vous à trois reprises. Notre organisation représente une partie des agriculteurs et surtout des citoyens. Ce n’est pas en oubliant une partie du monde que l’on avancera. »

Il reste à souhaiter qu’à l’image des actions collectives menées sur le terrain, par exemple entre des coops ou des négoces et la LPO, une même volonté finisse par se dessiner dans ce débat. Il est incontestable que des ajustements sont à apporter, afin que chacun puisse voir son travail rétribué de façon juste et équitable et puisse produire selon ses propres valeurs, tout en participant au rôle nourricier de l’agriculture. Et aussi agroécologique, si chacun s’en donne les moyens, tout comme chaque citoyen-consommateur a aussi sa part à faire.

Hélène Laurandel